Un chef Touareg témoigne

Pour analyser et comprendre les événements qui se sont déroulés au Mali, et tenter d’appréhender ceux qui vont suivre dans l’ensemble du Sahara, il est indispensable, comme dans tout contexte historico-géographique, de faire un état des lieux et de revenir vers le passé avec la plus grande objectivité.

Pour cela il faut fuir comme la peste les révisionnistes omniprésents qui font l’opinion. Il ne faut pas compter sur les journalistes et les historiens occidentaux, dont les postulats anticolonialistes révisent sans répit les vérités qui leur déplaisent. Il faut compter au contraire sur bien des écrivains africains honnêtes, lorsqu’ils ne se sont pas laissé contaminer par les conformismes post-coloniaux diffusés à foison par nos organes de presse et notre système d’éducation. Eux savent parler de l’esclavage, de la colonisation et de l’exploitation des terres hors du prisme déformant de notre injustifiable mauvaise conscience. Ils savent que se réfugier dans le confort des idées toutes faites est mortifère.

Pour aborder le temps présent, Shindouk nettoie le terrain de ces scories, et bien des mystères s’éclaircissent. Son père, « le roi du désert », ancien Méhariste formé à la française, ami de Théodore Monod, connaissait tous les secrets du désert. Il savait en déjouer les pièges et en sortir ceux qui s’y étaient fait prendre. Shindouk a recueilli sa sagesse et son discernement. Il nous dit comment la volonté de la France de scolariser Noirs et Nomades se heurta à une méfiance de ces derniers, qui craignaient une sédentarisation, alors que les Noirs sédentaires se précipitèrent aux écoles.

Deux génocides

Divergence porteuse de lourdes conséquences au moment de l’indépendance, lorsque les Touaregs, eux qui en fait ne s’étaient jamais soumis, demandèrent en vain son report d’un an. Survint l’important et vite occulté épisode de l’OCRS, l’Organisation commune des Régions sahariennes, visant entre 1956 et 1962 à maintenir provisoirement la souveraineté française au Sahara. Projet avorté, ce qui eut pour conséquence de soumettre les Touaregs au régime provisoirement stalinien des socialistes du sud, sédentaires armés par Moscou. Situation insupportable, matrice d’exigences séparatistes et de révoltes précipitant des vagues de réfugiés en Mauritanie, en Algérie et surtout en Lybie. En effet, Kadhafi fut le seul homme d’Etat ayant eu une vision réaliste et idéaliste à la fois du problème Touareg : la nécessité de créer un état correspondant aux données humaines des déserts partagés principalement entre Algérie, Niger, Mali…

Abandonnés par De Gaulle, torturés par les Maliens, les Touaregs sont écrasés en 1964 et l’auteur évoque deux génocides. Traversée du désert, révoltes endémiques réprimées. En 1995 les Touaregs déposent 3 000 armes qui sont brûlées pour en faire un monument à Tombouctou. Le temps de la réconciliation, imposé de force au Nord, semblait venu.

Le désert des paperasses

Les Touaregs, Berbères, représentent 3 % (10 % au septentrion) d’une population disparate, soit 2 à 3 millions d’âmes, mais 70 % du territoire : l’Azawad, revendiqué par le conglomérat indépendantiste entourant le MNLA, Mouvement national de libération de l’Azawad. Les Accords de Tamanrasset de 1991 marquent la cessation des hostilités entre Mali et Touaregs en les dégageant de la tutelle libyenne mais diviseront le pouvoir malien entre bérets rouges de l’opération de nettoyage ethnique dite lavage propre et bérets verts réputés légalistes. Le Pacte national de 1992 fit naître de nouveaux espoirs, mais de nouveaux massacres de teints clairs perpétrés par la milice Ganda Koy, chargée des basses œuvres du pouvoir malien, se multiplièrent.

Là se pose, selon l’auteur, la question de 2013 : comment ne pas recommencer l’échec de 1992 ? Le Pacte national était – chose rare – un excellent texte. Mais son application fut une vision technocratique de type occidental vouée à l’échec : manque de coordination et de suivi, peu d’attention portée aux traditions locales et aux exigences bien peu paperassières du désert, obsession de la sédentarisation, gâchis dans les dépenses de confort et de rémunération des cadres, détournements de fonds, laxisme de l’administration malienne, réunions et bavardages, neutralisation des cadres Touaregs, peu expérimentés, par des sinécures et des prébendes, refuge des populations dans une économie parallèle, bref : le mal bureaucratique.

Shindouk précise aussi que le trafic de drogue, du Maroc à l’Arabie, grandement sous-estimé en Occident, a été un élément-clé du faisceau de malédictions dont le pays a été victime, de même qu’un esclavage résiduel qui n’intéresse personne et plus tard les vagues de migrants clandestins chers à nos gouvernants.

Le temps de l’islamisme

Alors vint le temps de l’islamisme, du terrorisme, de la guerre des otages et des rançons qui vont avec. Arrêt brutal de la perspective économique que représentait le tourisme au Sahara. Alger et Paris détruisent la démocratie algérienne qui amenait les terroristes du FIS au pouvoir. En 10 ans, 150 000 morts. Puis le GIA, ses méthodes dignes du FLN des années 50-60 et sa devise : « Pas de dialogue, pas de réconciliation, pas de trêve ». En 1999 Alger fait rentrer dans le rang la majorité des terroristes grâce à sa Concorde civile, mais les ultras créent le GSPC, Groupe salafiste pour la Prédication et le Combat, à prédominance algérienne, qui devient AQMI, Al-Qaïda au Maghreb islamique. Le Paris-Dakar se déplace en Amérique du Sud…

2006, les Touaregs n’en peuvent plus, une nouvelle révolte explose, Kidal est en proie à des querelles internes mettant en jeu l’honneur intouchable des chefs Touaregs. Nouvel éphémère accord de paix… imposé par Alger. Multiplication des groupuscules et des escarmouches. En 2011 les Touaregs abandonnent la Lybie, à laquelle ils n’avaient jamais vraiment cru et, comme lors du grand raid de 1916, au cours duquel ils assassinèrent le Père de Foucauld, réinvestissent leur pays, lourdement chargés d’armes modernes. On les appela les revenants, leur présence allait changer le cours des choses. S’inspirant de la création de l’état du Sud-Soudan, ils liquidèrent islamistes et trafiquants de drogue, unifièrent les minorités sous le nom de MNLA et revendiquèrent une fois pour toutes leur indépendance.

Querelles de chefs, sécession, création d’Ansar Eddine, les islamistes sont de retour… et la charia sévit. Une garnison malienne est massacrée par les Touaregs, angoisses, erreurs et flottements, le MNLA et son islam tolérant de rite malékite fléchit sous la pression de l’hypocrisie islamiste. Le Mali bascule, n’existe plus. La suite est connue : Hollande chef de guerre, comme Guy Mollet le fut pour l’Algérie… et silence sur les rochers noirs et les sables blancs du désert.

Nous ne réussirons…

Mais le livre ne s’arrête pas là. Quelles solutions pour demain, c’est-à-dire pour aujourd’hui ? Des solutions fortes et sages, qui font appel à l’histoire et à l’intelligence. Ce livre les délivre, mais pour cela il faut le lire car, mis à part la saga personnelle du témoin, l’espoir est décrypté, il habite plus que jamais le cœur des Touaregs, qui ont servi de supplétifs précieux lors de l’intervention française malgré l’horrible précédent de l’abandon des musulmans par la France en 1962.

Les solutions sont évidentes et faciles à imaginer, reste à réduire les blessures, les passions, et surtout les aveuglements idéologiques. Cela sera le plus difficile à surmonter car tous les acteurs continuent à se référer à une forme de démocratie occidentale, qui a prouvé partout en Afrique, son incapacité à résoudre les problèmes de bonne gouvernance.

L’ouvrage commence par ces phrases : « Je ne suis pas d’accord avec ces intellectuels qui cherchent à faire d’un ami un ennemi juré. En Afrique, qui finance la construction des écoles, des dispensaires, des puits ? Qui vient en aide aux réfugiés, aux déplacés, aux malades ? Mais qui pille nos biens et nos ressources ? L’ancienne puissance coloniale qui est venue lutter contre ceux qui veulent détruire mon pays ? Mais qui détourne l’argent des profits tirés de ces opérations ? Le problème de l’Afrique, ce n’est pas la colonisation d’hier, cela fait plus de 50 ans… notre mal vient essentiellement de nous. Nous ne réussirons que quand nous cesserons de rechercher les causes ailleurs. »

Ce pourrait être aussi le mot de la fin.

Bernard Chupin

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